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Coulisses

Fantasme interdit : ce que la mesure dit de l’anormalité

12 octobre 20267 min de lecture

Le mot « interdit » recouvre deux choses que tout sépare : une transgression imaginaire, qui est banale et mesurée comme telle, et un acte qui ferait une victime, qui n'a rien à voir. Confondre les deux produit une inquiétude sans objet — et masque la seule limite qui compte.

Une seule donnée suffit à déplacer la question. L'étude de référence sur les fantasmes — 1 517 adultes, cinquante-cinq scénarios évalués, publiée dans le Journal of Sexual Medicine — propose de définir comme statistiquement inhabituel ce qui est déclaré par 15,9 % ou moins des répondants, et comme typique ce qui l'est par plus de 84,1 %.

Appliqué à leur liste, ce critère donne un résultat net : très peu de fantasmes sont réellement rares. La quasi-totalité de ce qu'on croit marginal est déclaré par une part substantielle des personnes interrogées. La question « est-ce normal ? » reçoit donc une réponse chiffrée, et elle est presque toujours oui.

Deux sens du mot interdit

Le premier est narratif. L'interdit y est un ressort : ce qui est défendu, caché, risqué produit de la tension, et c'est précisément cette tension qui alimente le scénario. Le lieu public, la situation où l'on pourrait être découvert, le statut qui rend le geste coûteux — ce sont des procédés, et ils fonctionnent pour la même raison dans un fantasme et dans un récit.

Le second est juridique. Un acte interdit est une infraction, définie par un texte, et il implique une personne qui ne consent pas ou qui ne peut pas consentir. Il n'a aucun rapport avec le premier sens, et la confusion entre les deux est la source de l'essentiel de l'inquiétude sur ce sujet.

Un fantasme est un scénario dont la personne qui l’imagine écrit les règles. C’est l’inverse exact d’une situation subie.

Note de coulisses

Pourquoi l’imaginaire va vers ce qui est défendu

Aucune explication causale ne fait consensus, et il faut le dire plutôt que de proposer une théorie. Ce qui est établi, en revanche, c'est la régularité du phénomène : les thèmes de transgression figurent très haut dans les relevés, y compris chez des personnes dont la vie sexuelle ne comporte rien de tel.

Trois observations tiennent, et elles suffisent à comprendre le mécanisme sans l'expliquer. L'imaginaire fonctionne sans conséquence : rien n'y coûte, personne n'y est blessé, aucune négociation n'y est nécessaire. Il fonctionne sous contrôle total de celui qui l'imagine, qui en écrit les règles et l'arrête quand il veut. Et il ne respecte aucune cohérence avec les convictions de la personne — un imaginaire n'est pas une profession de foi.

Le cas le plus fréquent : la soumission

C'est le thème le plus souvent repris et le plus mal lu. Dans l'étude citée, les scénarios de soumission — être attachée, être contrainte dans une mise en scène, recevoir une fessée — sont déclarés par une part allant de 30 à 60 % des femmes interrogées selon l'item retenu.

La lecture correcte est celle qui tient compte de la définition : un fantasme de soumission est un scénario entièrement sous contrôle de la personne qui l'imagine. C'est l'inverse d'une situation subie, et c'est pourquoi il n'indique aucun désir réel de contrainte. Confondre les deux conduit à deux erreurs symétriques : lire un consentement là où il n'y en a pas, et s'inquiéter de ce que son propre imaginaire dirait de soi.

Fauteuil de théâtre vide au premier rang, dans la demi-obscurité
Les thèmes de transgression figurent haut dans les relevés, y compris chez qui ne les vit pas.

Trois registres de transgression

Les scénarios rangés sous l'étiquette « interdit » se répartissent en réalité en trois familles, qui n'ont ni le même ressort ni les mêmes conséquences si elles passent dans la conversation.

L'interdit de lieu met en scène le risque d'être vu : un endroit public, un endroit où l'on peut être surpris. C'est le registre le plus répandu et le plus anodin — l'étude citée relève d'ailleurs qu'environ 27 % des femmes interrogées mentionnent un lieu précis dans leur fantasme favori. Le cadre compte autant que l'acte, ce que les listes thématiques ne font jamais apparaître.

L'interdit de rôle repose sur un écart de statut ou d'autorité. Son ressort n'est pas la domination mais l'obstacle social : ce qui rend le geste coûteux est ce qui le charge. C'est aussi le registre où la confusion avec la réalité est la plus facile, et donc celui qui demande le plus de précision quand il se raconte.

L'interdit de pratique forme un quatrième ensemble, plus discret : il porte sur un geste ou un accessoire dont on n'a jamais parlé, et le catalogue d'un revendeur — un rayon de plug anal, par exemple — en dit souvent plus long sur l'étendue de ce que les gens imaginent que n'importe quelle liste de magazine.

L'interdit de fidélité est le plus délicat à partager, parce qu'il est spontanément entendu comme un projet par la personne concernée. C'est le cas où la distinction entre imaginer et vouloir doit être posée explicitement, avant le récit et pas après.

Ce que l’étude ne dit pas

Trois précautions de lecture, parce que les chiffres de ce domaine circulent beaucoup et mal. L'échantillon est québécois et d'âge moyen trente ans : il ne décrit pas une population mondiale, et encore moins une norme.

Les réponses sont déclaratives, donc dépendantes de ce que les participants acceptent d'écrire : sur ce sujet, l'écart avec la réalité va plutôt dans le sens d'une sous-déclaration, et les proportions sont des planchers plus que des sommets.

Enfin, l'étude mesure des fréquences, pas des causes. Elle ne dit pas pourquoi un imaginaire se fixe sur tel scénario, et aucune explication causale ne fait aujourd'hui consensus. Toute page qui l'affirme ajoute une interprétation à la mesure.

La seule limite qui compte

Elle ne porte pas sur le contenu de l'imaginaire mais sur le passage à l'acte, et elle tient en une ligne : un acte qui implique une personne qui n'a pas consenti, ou qui ne peut pas consentir, est une infraction — quel que soit le scénario qui l'a précédé.

Deux cas méritent d'être nommés parce qu'ils reviennent dans les recherches sur ce terme. Les scénarios impliquant des mineurs ne relèvent pas de cette page : toute représentation ou tout acte en la matière est une infraction grave, et la question à se poser n'est pas celle de la normalité mais celle d'une prise en charge. Et la diffusion d'images intimes d'une personne sans son accord est punie en France de deux ans d'emprisonnement et 60 000 euros d'amende, y compris lorsque les images ont été réalisées avec son consentement, au titre de l'article 226-2-1 du Code pénal.

Hors de ces cas, la question pertinente n'est pas morale mais pratique : ce que le scénario devient s'il est partagé, et ce qu'il devient s'il est réalisé. Les deux réponses sont souvent différentes.

Quand un fantasme devient un problème

Trois signes, et ils ne portent jamais sur le contenu. L'envahissement : le scénario occupe la pensée au point de gêner la vie ordinaire. L'exclusivité : plus rien d'autre ne fonctionne, ce qui restreint progressivement la vie sexuelle réelle. La souffrance : la personne vit mal son propre imaginaire, indépendamment de ce qu'il contient.

Dans ces trois cas, l'interlocuteur est un professionnel — sexologue, psychologue, psychiatre — et le motif de consultation n'est pas le fantasme mais ce qu'il produit. C'est une distinction importante : on ne consulte pas pour faire disparaître un imaginaire, mais pour cesser d'en souffrir.

En parler, ou non

Rien n'oblige à partager, et une part de l'imaginaire gagne à rester privée : elle fonctionne précisément parce qu'elle n'a ni témoin ni conséquence. Pour qui souhaite en parler, la méthode compte plus que le contenu, et elle est détaillée dans notre page sur la façon de raconter un fantasme à son partenaire.

Reste une voie intermédiaire, souvent la première employée : le dire à quelqu'un qui ne restera pas. Un professionnel, l'écrit, ou une ligne anonyme — les offres de téléphone rose pas cher facturent à la minute, sans abonnement ni inscription, ce qui en fait un interlocuteur sans suite. L'intérêt n'est pas la conversation elle-même : c'est de constater qu'on peut dire la phrase.

Questions fréquentes

Est-il normal d’avoir des fantasmes interdits ?

Oui, et c'est mesuré. Le seuil proposé par l'étude de référence place l'inhabituel à 15,9 % de déclarations ou moins ; à ce compte, presque aucun fantasme courant n'est rare, y compris ceux qui mettent en scène une transgression.

Un fantasme dit-il quelque chose de moi ?

Pas au sens où on l'entend. L'imaginaire ne suit pas les convictions de la personne et ne fonctionne pas comme la volonté : un scénario imaginé n'est ni un projet ni un aveu.

Faut-il réaliser ce genre de scénario ?

L'étude mesure séparément le fait de déclarer un fantasme et celui de vouloir le vivre, et les réponses divergent nettement. Une partie de l'imaginaire fonctionne parce qu'il reste imaginaire : le transposer retire ce qui le faisait tenir.

Quand faut-il consulter ?

Quand le scénario envahit la pensée, devient exclusif, ou fait souffrir. Le motif de consultation est alors ce qu'il produit, pas son contenu.

Sources

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